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Vers une appropriation collective de l'IA

Henri Verdier|

L'intelligence artificielle a cessé d'être une simple innovation de rupture, voire un secteur industriel. C'est une force transformatrice qui bouleverse quotidiennement le monde du travail, les chaînes de valeur et bien d'autres choses encore. l'éducation mais aussi dans notre imagination et dans notre relation au monde.

Petit à petit, elle s'insinue dans le tissu même de nos vies.

Le problème ? Cette révolution est essentiellement menée par une poignée d’entreprises, d’investisseurs et de chercheurs. Les efforts des gouvernements et de la communauté internationale ont certes permis de dégager un consensus sur les grands principes qui devraient régir le développement de ce nouvel ordre civilisationnel, mais ils n’ont quasiment rien fait pour infléchir la trajectoire de la Silicon Valley.

Les débats internationaux sur la « sécurité de l'IA » sont souvent présentés comme une tentative d'éviter les risques existentiels inconnus de demain, tandis que les préjudices concrets d'aujourd'hui restent souvent sans réponse. Les efforts louables de l'Europe pour « rattraper son retard » ou établir des cadres réglementaires tels que le RGPD, la loi sur les services numériques, la loi sur les données et la loi sur l'IA passent également à côté de l'essentiel : cette révolution doit être démocratique. Il nous appartient, collectivement et à l'issue d'un débat éclairé, de décider d'un avenir souhaitable.

Soyons clairs : à ce jour, il n’existe aucune gouvernance internationale structurée de l’IA. Même si des groupes comme le G7 ont établi des principes, les dirigeants mondiaux ont la possibilité d’aller plus loin. Le Pacte numérique mondial a jeté les bases. Des réglementations nationales et régionales émergent, à commencer par… Loi européenne sur l'IA qui est entrée en vigueur en 2025. Mais il n'existe aucun cadre mondial unique pour garantir que cette technologie servira la dignité humaine et le bien-être social. justice et l'équilibre démocratique. La légitimité démocratique de l'IA ne peut provenir que d'une délibération ouverte et continue impliquant ceux qui sont concernés.

Alors que le G7 se réunissait la semaine dernière pour discuter de l'avenir de l'IA, ses membres avaient une occasion unique de s'appuyer sur les efforts passés et d'ouvrir la voie à une délibération ouverte impliquant les personnes touchées par les technologies numériques non réglementées.

Une crise démocratique avant une crise technologique

Cependant, sans même évoquer la concentration du marché autour d'un oligopole restreint et le risque de captation de secteurs entiers de l'économie, sans revenir sur la nécessité de prendre en compte et de soutenir les transformations radicales du monde du travail, et sans s'attarder sur le coût environnemental des voies actuellement empruntées – le tout sans véritable débat –, il est clair que les premiers accidents démocratiques extrêmement préoccupants se sont déjà produits.

Le Robodebt scandale en Australie, le Évaluation du niveau A algorithme au Royaume-Uni, le système de détection des fraudes aux Pays-BasCes cas illustrent de façon criante le coût humain des systèmes déployés sans garanties, sans contrôle indépendant et sans recours effectif. Les biais des systèmes de reconnaissance faciale et de police prédictive ont renforcé les discriminations existantes et érodé la confiance dans les institutions.

Pire encore, peut-être, à l’heure où nos démocraties représentatives sont affaiblies par une crise des institutions et de la représentation – une crise qui n’a pas commencé avec l’IA –, l’intégration croissante de l’IA dans les processus décisionnels, qui impose silencieusement sa rationalité algorithmique, dilue la responsabilité humaine et masque les effets du pouvoir, promet d’exacerber encore une crise qui mine les démocraties ouvertes.

L'IA et le défi de l'égalité relationnelle

L'IA amplifie une tension que le numérique avait déjà mise en lumière. D'une part, l'accès généralisé à l'information et la capacité d'analyse distribuée promettent un niveau de pouvoir horizontal sans précédent : chaque citoyen peut vérifier, contester et proposer. D'autre part, cette même structure horizontale fragilise les intermédiaires traditionnels – partis politiques, syndicats, médias, administrations publiques – sans lesquels la responsabilité et l'obligation de rendre des comptes deviennent impossibles.

L’IA peut renforcer les processus démocratiques : simplifier l’accès aux services publics, détecter les fraudes, éclairer les décisions complexes et améliorer la réactivité des institutions. Mais elle peut tout aussi facilement les fragiliser : obscurcir les décisions, automatiser la discrimination et concentrer le pouvoir entre les mains de ceux qui contrôlent les modèles.

La question est politique et simple : voulons-nous une IA qui renforce la capacité des citoyens à comprendre, à délibérer et à décider ? Ou une IA qui les prive de ce pouvoir ? Sera-t-elle utilisée pour nous émanciper ? Ou pour faire de nous des êtres passifs et dociles ?

Un héritage français

Il y a près de dix ans, en décembre 2016, Paris accueillait Open Government Partnership Sommet mondial (OGP)À l’époque, la France présidait cette alliance sans précédent, composée de représentants de plus de 70 pays et de centaines d’organisations de la société civile, unis par une conviction commune : transparence, participation citoyenne La responsabilité gouvernementale n'est pas un luxe démocratique, mais une nécessité pour la survie de nos institutions.

Dans l'histoire des relations entre démocratie et technologie, ces dix années représentent une éternité. Nous avons assisté à l'affaiblissement de l'ordre fondé sur le droit international, à des attaques – qu'elles soient d'origine étatique ou non – contre l'État de droit, ainsi qu'à la mainmise des médias sociaux sur l'espace public et à sa distorsion.

Aujourd’hui, l’émergence rapide de l’intelligence artificielle fait craindre des menaces encore plus graves : une concentration de pouvoir sans précédent sans aucun contrôle, des utilisations non réglementées de l’IA dans la sphère de l’information et la prolifération d’outils de cyberintrusion.

La France a toujours inscrit les enjeux technopolitiques – et les questions de gouvernance numérique – à son agenda international. Outre son engagement constant en faveur du multilatéralisme et sa participation aux forums de dialogue multipartite, incarnés chaque année à Paris par le Forum de Paris sur la Paix, elle a également démontré une volonté constante de promouvoir une gouvernance ouverte et partagée des différents aspects de la sphère numérique. Le rôle moteur de la France a permis… Appel de Paris pour la confiance et la sécurité dans le cyberespace en 2018, L'appel de Christchurch contre le contenu terroriste en 2019, le Partenariat mondial sur l'intelligence artificielle en 2020, et le Processus Pall Mall sur les outils de cyberintrusion en 2024. En février 2025, lors de la Sommet pour l'action sur l'IALa France a une fois de plus rassemblé la communauté internationale, cherchant à construire un consensus multipartite là où les divisions s'accentuent.

Qu’est-ce qui unit toutes ces initiatives ? ​​Elles reposent sur une même conviction fondamentale : les révolutions numériques, comme toutes les révolutions industrielles, sont aussi des révolutions politiques. Elles appellent une réponse démocratique, qui ne peut se construire que par un dialogue étroit et multipartite impliquant gouvernements, société civile, chercheurs et entreprises. De grands principes ne suffisent pas : les infrastructures, les institutions et, surtout, une coopération concrète sont des éléments essentiels de la solution.

Le travail des militants d'il y a dix ans laissait présager les excès auxquels nous assistons aujourd'hui. Il proclamait que la démocratie n'était pas un droit acquis et qu'il fallait la protéger. Dix ans plus tard, il est peut-être nécessaire d'affirmer qu'à l'inverse, la destruction du lien social, de la solidarité et de la dignité humaine n'est pas non plus inévitable.

La quête d'une gouvernance ouverte

Au-delà des grands principes – si difficiles à mettre en pratique –, le monde des collectifs multipartites et de la démocratie ouverte voit proliférer les initiatives locales, qui représentent aujourd’hui une multitude d’expériences et d’initiatives dont nous devrions être conscients, que nous devrions suivre et analyser.

À l'échelle mondiale, nous disposons de nombreux exemples dont nous pouvons nous inspirer. Des plateformes comme… Open Government Partnership ont connu du succès. La République dominicaine est co-création d'un code de déontologie de l'IA avec les agences gouvernementales, les organisations de la société civile et les technologues qui façonneront la manière dont l'IA sera déployée et gouvernée. La Colombie est élaboration d'un modèle de gouvernance de l'IA par le biais d'un mécanisme de dialogue multipartite — la société civile et le monde universitaire travaillent actuellement à l'élaboration d'un projet de loi. Le Nigéria s'est engagé à construire un cadre de gouvernance numérique inclusif, avec un mécanisme de coordination multipartite et une politique nationale sur l’utilisation éthique des technologies émergentes.

Ces initiatives, toutes ancrées dans le contexte local et fondées sur le partage du pouvoir et de la prise de décision avec les citoyens, sont porteuses d'espoir : la délibération et la participation citoyenne sont possibles. Loin d'entraver l'innovation, elles favorisent au contraire la perspective d'un progrès véritablement ressenti par l'ensemble de la société.

Les deux prochaines années seront décisives. Partout dans le monde, les gouvernements prennent des décisions fondamentales qui façonneront le déploiement de l'IA pour la décennie à venir. Les stratégies nationales passent de la planification à la mise en œuvre. Marchés publics Des cadres de référence sont en cours d'élaboration. Des architectures réglementaires prennent forme.

Ces décisions sont prises aujourd'hui, avec ou sans garanties démocratiques. Une fois les systèmes acquis, les fournisseurs choisis et les structures institutionnelles établies, il devient exponentiellement plus difficile de rectifier le tir. Investir tôt dans des cadres transparents et participatifs permet d'éviter des corrections coûteuses et d'instaurer la confiance du public dès le départ.

Les réseaux sociaux nous l'ont appris : les choix initiaux, s'ils ne sont pas encadrés à temps, créent des positions, des rapports de force et des modèles économiques très difficiles à modifier. Les systèmes opaques mis en place aujourd'hui deviennent l'infrastructure de demain, et la gouvernance se réduit à gérer les crises plutôt qu'à concevoir des solutions.

La dignité humaine au centre

Au final, le problème dépasse le simple cadre technique. réglementationIl s'agit de ce que nous souhaitons préserver : la dignité humaine face à des systèmes susceptibles de nous réduire à des profils, des scores et des prédictions ; la valeur du travail face à des transformations qui pourraient rendre des millions de personnes « inutiles » aux yeux des algorithmes d'efficacité ; la possibilité même d'une délibération démocratique face à des outils capables de manipuler l'attention, de fabriquer des réalités parallèles et de segmenter le débat public en chambres d'écho hermétiques.

L’évolution de l’IA doit être guidée par les enjeux mondiaux, nationaux et locaux, et par l’intérêt de tous – et non par les seuls intérêts privés des géants du numérique et de leurs actionnaires. Définir l’« intérêt public » de l’IA par le biais d’un dialogue ouvert et inclusif avec la société civile permet de garantir que son développement soit en phase avec les valeurs collectives, de renforcer la confiance et d’empêcher toute instrumentalisation politique et toute concentration du pouvoir.

Ces risques ne sont pas des dystopies lointaines. Ils sont déjà là, en partie, de manière insidieuse. Seule une gouvernance ouverte, inclusive et rigoureuse peut nous permettre de les affronter.

En 2016, Paris affirmait que la démocratie du XXIe siècle serait ouverte, ou n'existerait pas. En 2026, il nous faut aller plus loin : la démocratie du XXIe siècle sera capable de gouverner l'intelligence artificielle – ou elle sera gouvernée par elle.

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